Découvrons ensemble les beautés de la poésie chinoise

Conférence donnée le 18 août 2022 par Jean Rémy Bure
Compte rendu par Jacky Darne

Calligraphie exposée par J.R. Bure


Jean-Rémy Bure est un conférencier que les Amis des Arts connaissent bien. Lors de plusieurs conférences données au cours des années précédente s il nous a initiés à la culture chinoise.
Sa fine connaissance de la langue et les années qu’il a passées en Chine font de lui une référence.
La conférence de ce jour a donné à découvrir une poésie peu connue en France, en dehors d’un petit
cercle. Jean Rémy Bure a parcouru pour nous trois millénaires de poésie.
Textes en français et en chinois, lecture par J.R. Bure en français et en chinois, commentaires sur la langue, analyse des textes, illustrations, ont permis, le temps d’une conférence, un merveilleux voyage.
La présentation des poètes et des poésies retenues par J.R. Bure l’est à la fois par ordre chronologique et par thèmes. Chronologiquement on distingue la période antique, la période classique ( 200 à 1900) et la période moderne.
Il explique que l’expression est assez différente de ce que font par exemple les poètes français. La quasi absence de pronoms personnels, l’absence de conjugaison des verbes, la forme très synthétique des expressions… tout cela conduit à une forme où plus de place est laissée à l’interprétation par le lecteur ou l’auditeur. Il y a le dit et le non dit
Les grands thèmes évoqués sont
. L’amour
. Les combats et batailles, les séparations forcées, la construction des murailles.
. La nature est omniprésente . Elle n’est pas seulement un décor dans lequel se meuvent des humains, elle est le centre du poème. L’auteur peut faire percevoir la nature comme lieu de retraite « à cœur distant tout lieu est retraite », il peut dire sa complicité avec la nature « toute la nuit bruit de vent et pluie » ou encore méditer sur et avec la nature.

Les plus anciens poèmes connus,
Le classique des Poèmes, s’étendent du 11 e au 5 e s avant notre ère.
L’aigle pêcheur est le poème retenu par le conférencier, il commence ainsi

Guan
guan [ c’est une onomatopée ] glapit l’aigle
Dans cet îlet de la rivière,
À la charmante fille pure,
Ce gentilhomme veut s’unir

De cette période les principaux poètes dont nous entendons des extraits sont Li Qingzhao (1ère moitié
du 12 e s ..), Liu Lingxian (début 6 e s.)

Les auteurs connus ensuite appartiennent à la période classique.

• Chen Lin
• Zhang Ji (760 830) en pensant à un ami porté disparu au Tibet
• Wang Wei (701 760)
Vous arrivez, Monsieur, de mon pays natal,
Vous savez tout ce qui se passe au village.
Dites moi, devant ma fenêtre
Les pruniers sont ils déjà en fleurs

• Tao Yuanming (365 427) ; Li Bai (701 762), Xie Linguyn (385 433).
J.R. Bure explique la proximité de la poésie du poète Philippe Jaccotet (poète franco suisse 1925-2021) avec ces poètes de la nature chinois. Dans ses vers et ses textes en prose Jaccottet s’attache à retrouver un rapport à la nature et au monde

Poème extrait de Pensées sous les nuages (1983), de Philippe Jaccottet

Cette montagne a son double dans mon coeur.

Je m’adresse à son ombre,
je recueille dans mes mains son silence
afin qu’il gagne en moi et hors de moi,
qu’il s’étende, qu’il apaise et purifie

Me voici vêtu d’elle comme un manteau.

Mais plus puissante dirait on que les montagnes
et toute la blancheur sortie de leur gorge,
la frêle clef du sourire.

• Li Bai (701 762)
Seul assis face au Mont Jingting
Les oiseaux s’envolent, disparaissent,
Un nuage solitaire, oisif, se dissipe
À se contempler l’un l’autre sans se lasser,
Il ne reste que le Mont Jingting.

Jin Nong. Jeune homme regardant une mare aux lotus.
Metropolitan Museum of Art

[la lecture de la version chinoise se fait de haut en bas et de droite à gauche]
• Meng Haoran (689 740)
• Jia Dao (779 843)
• Liu Changqing (709 780)

Ma Yuan (vers 1190 1225). Promenade sur un sentier de montagne au printemps
Encre et couleurs légères sur soie, Musée national du palais Taipei

Période contemporaine
J.R. Bure termine la présentation de la poésie chinoise avec des poètes contemporains :
• Dai Wangshu (1905 1950), Ai Qing (1910 1996) et Shu Ting (née en 1952).
La ruelle sous la pluie
Tenant un parapluie en papier huilé
Seul, perdu dans une longue,
Longue ruelle déserte sous la pluie
j’espère rencontrer
Une jeune fille mélancolique
Comme un bouton de lilas.

[Dai Whangsu, 1928]


• Shu Ting fut, durant la Révolution culturelle chinoise, envoyée à la campagne puis contrainte
de travailler dans plusieurs usines. Le conférencier a retenu un poème qu’elle a écrit au cours
de cette période et qu’elle écrit à son mari. Voici la fin de ce poème

Même si ma flûte ne souffle plus que du sang,
et si glace et neige ne fondent pas pour autant
même si j’ai le fouet dans le dos et le précipice devant moi
même si les ténèbres
m’attrapent avant l’aurore
et si je sombre avec la terre
jusqu’à ne plus pouvoir laisser échapper un oiseau messager de l’amour
malgré tout, ton attente et ta fidélité
sont bien le prix de tous mes sacrifices.

Après la conférence, des échanges permettent de revenir sur plusieurs thèmes. Le conférencier précise
qu’il a traduit lui même la plupart des poèmes ; que sa façon de les dire est inspirée de ce qu’il a lui même entendu ; que les poèmes de la période classique étaient très souvent accompagnés de musique populaire.
Il explique que les élèves apprennent par coeur nombre de poésies et qu’aujourd’hui encore dans les conversations avec des Chinois il est fréquent de les entendre citer des vers pour alimenter leurs propos. Et il souhaite que les programmes scolaires fassent un peu plus de place aux grandes cultures étrangères (Chine ou Iran par exemple).
Ouvrages recommandés par le conférencier pour aller plus loin : quatre anthologies de la poésie chinoise. L’une de Paul Demiéville (Gallimard 1962), l’autre de Rémi Mathieu (La Pléiade, 2015) ; la troisième de François Cheng Entre source et nuage (Albin Michel, 2002) et la dernière consacrée à la nouvelle poésie, par Chantal Chen Andro et Martine Vallette Hémery (Circé 2004).

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